Portes Ouvertes des Artistes de Ménilmontant
ETRANGE INQUIETUDE
L’œil est d’abord charmé, captivé par l’explosion colorée des paysages en liesse, dunes et étangs, sables chauds et forêts tropicales aux verts intenses, banquises éruptives traversées par d’insolites présences. Mais ici, les vaches transplantées ne sont pas plus éloquentes que le cri glacé de l’iceberg lorsque la vague de Hokusai cesse de déferler.
Car les photos de Reine Roman ne sont pas simplement réjouissantes pour l’œil. Elles nous invitent à une promenade dans notre imaginaire personnel et collectif. La photographe déploie son propos à petits pas. Elle saisit la beauté du monde et par coups de crayon (griffe) superposés, elle la détourne pour y introduire sa sidération devant la destruction à l’œuvre, et pour manifester notre angoisse devant ce qui désormais nous échappe. Ne sommes-nous pas aujourd’hui à l’image de ces vaches aux pieds gelés, de ce lézard perdu sur la banquise ou de ce bateau immobilisé par sa folie.
Not in my name !
Oui, regardez longuement ce bateau-usine pris dans les glaces. N’est-il pas
l’image même de notre société bloquée, de notre modèle économique dont la
simple immobilisation nous soulagerait (soulagerait la terre), mais qui peut encore arrêter la folie qui le gouverne, qui nous gouverne ?
Sérieuses photos qui ne s’arrêtent pas à leur esthétique ; déplacements,
rencontres furtives, glissements du sens et des sens qui miroitent et nous donnent à lire un autre usage du monde, une immense poésie de notre rapport aux paysages et aux êtres qui les habitent.
Regardez encore ce perroquet préhistorique reptilien tout droit sorti de l’imaginaire de Spielberg. Que nous dit le clignement de son œil vert dans l’inversion de l’image, et quel message nous envoie-t-il depuis les limbes de notre histoire, dans la jungle de notre ADN ?
Claude Lévi Alvares
Le regard de Reine Wekstein-Roman nous invite à toucher à
l’effervescence du monde, à traverser des paysages où nos mémoires
sont enveloppées par les éléments, où des flux démesurés et des
harmonies colorées font naître d’étranges sensations, entre ciels et
terres, entre feux et glaces, entre déserts et forêts. Entrez dans la
chaleur de la terre tunisienne, écoutez la dislocation des glaciers du
Groenland, marchez pieds nus sur les entrailles de la Réunion, goûtez
au froissement des écorces des pins du Berry…
Laissez vous envahir par ses superpositions d’images qui créent de
nouvelles réalités composites, combinaisons qui ouvrent et soulagent
notre » monde-nature ». Sa poésie du détail, le mystère de ses paysages
et l’humour de ses « montages » nous engagent à écouter notre planète,
une terre » irritée », malmenée et déséquilibrée, où le commun et le soin
sont à défendre et a réinventer sans cesse.
Car il s’agit de » s’immerger, de s’accepter comme être nature, de réviser sa
position dans l’univers, de ne plus se placer au dessus ou au centre mais dedans et avec »*, de s’inscrire dans le sillage de la » roue de la vie », ou règnent
conscience du présent et beauté de l’hybridation ».
Jacques-Olivier David
*Gilles Clément, jardinet, dans » L’alternative ambiante », Paris, Sens & Tonka, 2014.

